examen partiel du 30 mai 2012 - UP A

 

sujet :À partir des documents suivants, vous vous interrogerez sur l’évolution du journalisme politique en France.

 

Document n° 1 : extrait du site Acrimed1 .

Jean-Michel Aphatie n’aime pas ceux que les grands médias ont coutume d’appeler les « petits candidats ». Le 31 janvier, il a de nouveau donné à voir aux téléspectateurs du « Grand journal » avec quel mépris il pouvait considérer ceux qu’il n’estime pas dignes de se présenter à l’élection présidentielle, en s’en prenant à Jacques Cheminade. Inutile de préciser qu’Acrimed, bien que ne soutenant aucun candidat, se situe aux antipodes des points de vue de certains, dont Cheminade. Mais le traitement qu’il a subi est exemplaire de la condescendance avec laquelle les éditocrates n’hésitent pas à traiter ceux qu’ils considèrent comme « petits » et comment, abusant de leur rôle de journalistes, ils s’arrogent le droit de décider qui mérite, ou pas, de pouvoir exprimer ses idées.

L’allergie de Jean-Michel Aphatie aux « petits candidats » n’est pas nouvelle. C’est ainsi, par exemple, que, le 22 juin dernier, dans sa chronique quotidienne du « Grand journal », il s’emportait au sujet de la candidature de Christine Boutin [1] :

« Très fort ! Quelles sont les chances de Christine Boutin d’être élue présidente de la République ? Nulles ! Zéro ! En 2002, elle a fait 1,9 % des voix ! Zéro chance d’être élue présidente de la République ! Mais elle s’en moque ! Parce que Christine Boutin, elle ne veut pas être présidente de la République, elle veut être candidate à la présidence de la République ».

Et d’aligner, un à un, les « petits candidats », entre autres Philippe Poutou (« Je connais son score, lui : 0,0005 %, peut-être ! »), Nathalie Arthaud (« Ça va pas peser lourd, ça non plus, mais on s’en fout ! ») ou Frédéric Nihous (« Il s’en fout lui, d’être président de la République, c’est pas son problème ! »). Et de conclure : « C’est n’importe quoi. […] Ne devraient être candidats que ceux qui ont envie d’être président […], qui ont la possibilité de l’être ». Au moins c’est dit. Le pluralisme, c’est mieux à deux. Ou éventuellement à trois. Mais au-delà, c’est la gabegie. Heureusement, Aphatie veille.

Il a donc remis ça le 31 janvier dernier, toujours sur le plateau du « Grand journal », en s’en prenant cette fois au candidat Jacques Cheminade. Ce dernier vient annoncer qu’il a en sa possession les cinq cents parrainages nécessaires pour déposer sa candidature. C’en est trop pour Aphatie :

« C’est incroyable que vous ayez les signatures. C’est incroyable…Vous devez être le prototype du candidat inutile dans cette campagne. Totalement inutile. Et que des maires, que des gens élus vous donnent une signature, c’est incroyable. Je sais pas comment vous les avez. Je sais pas comment vous faites, si vous avez un numéro de fakir, mais c’est incroyable. Incroyable ».

Jean-Michel Aphatie, la démocratie et les « candidats inutiles » par Julien Salingue, le 3 février 2012

 

Document n° 2 : portrait publié dans Le Monde Magazine le 24 septembre 2011.

 

 

Document n°3 : Dominique Marchetti, « Les sous-champs spécialisés du journalisme », Réseaux, n° 111, 2002, pp. 22-55 (extraits)

 

Les journalistes spécialisés font souvent l’objet de critiques internes visant à stigmatiser leur « connivence ou leur proximité » avec « les sources », à montrer qu’ils ne seraient plus des journalistes mais des porte-parole de l’espace social dont ils parlent : les journalistes politiques ou ceux qui couvrent les « questions sociales » ou d’« immigration » sont vus parfois comme des « militants » et les journalistes sportifs comme des « supporters ». Les « spécialistes » auraient donc une vision étroite, partielle, partiale ou trop technique, c’est-à-dire seraient davantage enclins à souligner la continuité plutôt que les nouveautés spectaculaires. […]

Le degré d’autonomie d’un sous-espace journalistique spécialisé se mesure en troisième lieu au degré auquel il impose ou non ses logiques propres au détriment de celles de l’univers considéré, c’est-à-dire ses problématiques, mais aussi ses principes internes de hiérarchisation. Les travaux s’appuyant sur les notions d’agenda-setting ou de framing ont largement montré comment les médias participaient à la hiérarchisation et à la définition des « problèmes publics ». Au-delà, les journalistes partagent bien souvent un certain nombre de croyances communes avec leurs interlocuteurs et contribuent à la consécration de ces univers spécialisés, ou au moins de certaines de leurs fractions, en se consacrant du même coup. Par exemple, Julien Duval a montré combien la production de l’espace du journalisme économique doit à « des principes de perception liés au champ économique » d’autant plus que celui-ci est de plus en plus soumis à des logiques économiques. La médiatisation du « scandale du sang contaminé » au début des années 1990 a également mis en évidence combien les oppositions entre les journalistes médicaux réfractaient largement en fait celles des chercheurs spécialisés sur cette maladie. Par ailleurs, les catégories sociales de perception des journalistes peuvent être parfois très antagonistes entre les différents types de journalistes spécialisés qui traitent d’un même événement. On l’a bien constaté quand les journalistes politiques, qui partagent largement avec les hommes politiques une vision relativement stratégique, voire cynique du monde politique, utilisaient ces uniques « lunettes » pour comprendre les luttes entre « intellectuels » au moment du mouvement social de décembre 1995.

 

Document n° 4 :

 

 

 

http://www.journalisme.sciences-po.fr

 

«Il y a deux façons de considérer l'Ecole de journalisme de Sciences Po. L'une consiste à relever la capacité d'innovation d'un établissement créé dans les premières années du XXIème siècle pour former des journalistes avec une ambition renouvelée, à la fois plus éthique, numérique et critique. L'autre démarche revient à constater une réalité plus que centenaire : les diplômés de Sciences Po sont présents en force au sein des rédactions françaises.

 

Ces deux approches sont à retenir si l'on veut comprendre ce qu'offre d'unique une jeune école de journalisme fonctionnant au sein d'une institution traditionnellement vouée à la formation des cadres de la vie politique, économique et sociale. L'étroite imbrication d'une pratique journalistique et d'une formation intellectuelle est en effet le trait essentiel d'un enseignement de haut niveau majoritairement donné par des journalistes, des acteurs de la vie publique, et des universitaires prestigieux.

L'école ne prépare pas ses étudiants à entrer dans la presse, elle les y place d'emblée par son programme d'études menées dans les conditions d'une salle de rédaction. Les méthodes, les travaux, la dynamique même de sa pédagogie reposent sur un va-et-vient continu entre les procédures et les techniques des métiers de presse et la réflexion sur leur champ d'application.

 

Le Master de journalisme de Sciences Po a été créé alors que le média Internet entrait dans sa deuxième décennie d'existence et que la nécessité d'une réinvention des formes de presse traditionnelles s'imposait à tous. Loin d'assister passivement à la captation traditionnelle de ses diplômés par le journalisme, Sciences Po a donc souhaité prendre sa part à un moment de redéfinition du quatrième pouvoir, en mettant en œuvre sa vision de la formation aux métiers de la presse. De là, un cocktail de cours et d'exercices très précisément dosés afin de mêler à une formation très poussée aux techniques du journalisme, une exigence de culture historique, une solide culture économique, la maîtrise de l'écriture et l'apprentissage de la distance critique au moment de se saisir de données ou de faits.

 

Le journalisme est certes affaire de talent, mais aussi de techniques, de droits, de devoirs et même de responsabilité sociale. C'est désormais tout sauf une activité qui s'apprend complètement sur le tas. Au tour de main, propre à tout métier, s'ajoutent en effet des compétences devenues incontournables : la capacité à accompagner une profession qui se réinvente et change sa technologie, la prise en compte continue de la dimension mondiale de toute activité (illustrée par la présence, souvent pour moitié, d'étudiants étrangers dans chaque promotion) et, bien sûr, l'intelligence du champ social et sémiologique ouvert par la participation des audiences à une communication qui, hier, était encore le monopole de la presse.

 

C'est dans cette perspective élargie, visant à former des professionnels capables de faire évoluer leur métier sur le long terme, que l'école dispose d'un environnement irremplaçable. Au travail mené au quotidien avec des journalistes occupant des positions opérationnelles dans les médias français s'ajoutent en effet les rencontres avec les professeurs, et dirigeants, de tous ordres qui prennent la parole au sein de Sciences Po. Pour ceux qui veulent tenir la chronique de nos temps en constant devenir il s'agit tout à la fois d'un gisement, d'une chambre d'écho et d'une aide supplémentaire pour acquérir une première certitude : le métier qu'ils ont choisi leur offre un regard central sur la marche du monde

 

Bruno Palatino, directeur de l’Ecole de journalisme de Sciences-Po.

 

 

 

 

Document n° 5 : Emile Zola, « Adieux » (extraits), Le Figaro, 22 septembre 1881.

 

 

« Depuis plus de quinze ans, je me bats dans les journaux. D'abord, j'ai dû y gagner mon pain, très durement, je crois bien que j'ai mis les mains à toutes les besognes, depuis les faits divers jusqu'au courrier des Chambres. Plus tard, lorsque j'aurais pu vivre de mes livres, je suis resté dans la bagarre, retenu par la passion de la lutte. Je me sentais seul, je ne voyais aucun critique qui acceptât ma cause, et j'étais décidé à me défendre moi-même ; tant que je demeurerais sur la brèche, la victoire me semblait certaine. Les assauts les plus furieux me fouettaient et me donnaient du courage.

A cette heure, j'ignore encore si ma tactique avait du bon ; mais j'y ai au moins gagné de bien connaître la presse. Mes aînés, des écrivains illustres, l'ont souvent foudroyée devant moi, sous de terribles accusations : elle était l'agent démocratique de la bêtise universelle. J'en passe, et des plus féroces. J'écoutais, je songeais que, pour en parler avec cette rancune, ils ne la connaissaient pas ; non, certes, qu'elle fût absolument innocente de tout ce qu'ils lui reprochaient, mais parce qu'elle a des côtés puissants et qu'elle offre des compensations très larges. Il faut avoir longtemps souffert et usé du journalisme, pour le comprendre et l'aimer.

A tout jeune écrivain qui me consultera, je dirai : "Jetez-vous dans la presse à corps perdu, comme on se jette à l'eau pour apprendre à nager." C'est la seule école virile, à cette heure ; c'est là qu'on se frotte aux hommes et qu'on se bronze ; c'est encore là, au point de vue spécial du métier, qu'on peut forger son style sur la terrible enclume de l'article au jour le jour. Je sais bien qu'on accuse le journalisme de vider les gens, de les détourner des études sérieuses, des ambitions littéraires plus hautes. Certes, il vide les gens qui n'ont rien dans le ventre, il retient les paresseux et les fruits secs, dont l'ambition se contente aisément. Mais qu'importe ! Je ne parle pas pour les médiocres, ceux-là restent dans la vase de la presse, comme ils seraient restés dans la case du commerce ou du notariat. Je parle pour les forts, pour ceux qui travaillent et qui veulent. Qu'ils entrent sans peur dans les journaux : ils en reviendront comme nos soldats reviennent d'une campagne, aguerris, couverts de blessures, maîtres de leur métier et des hommes.

Les meilleurs d'entre nous, aujourd'hui, n'ont-ils point passé par cette épreuve ? Nous sommes tous les enfants de la presse, nous y avons tous conquis nos premiers grades. C'est elle qui a rompu notre style et qui nous a donné la plupart de nos documents. Il faut simplement avoir les reins solides, pour se servir d'elle, au lieu qu'elle ne se serve de vous. elle doit porter son homme.

Ce sont là, d'ailleurs, des leçons pratiques que les plus énergiques paient très cher. Je parle pour moi, qui l'ai souvent maudite, tellement ses blessures sont cuisantes. Que de fois je me suis surpris à reprendre contre elles les accusations de mes aînés ! Le métier de journaliste était le dernier des métiers ; il aurait mieux valu ramasser la boue des chemins, casser des pierres, se donner à des besognes grossières et infâmes. et ces plaintes sont ainsi revenues, chaque fois qu'un écoeurement m'a serré à la gorge, devant quelque ordure brusquement découverte. Dans la presse, il arrive qu'on tombe de la sorte sur des mares d'imbécillité et de mauvaise foi. C'est le côté vilain et inévitable. On y est sali, mordu, dévoré, sans qu'on puisse établir au juste s'il faut s'en prendre à la bêtise ou à la méchanceté des gens. La justice, ces jours-là, vous semble morte à jamais ; on rêve de s'exiler au fond d'un cabinet de travail bien clos, où n'entrera aucun bruit du dehors, et dans lequel on écrira en paix, loin des hommes, des oeuvres désintéressées.

Mais la colère et le dégoût s'en vont, la presse reste toute puissante. On revient à elle comme à de vieilles amours. Elle est la vie, l'action, ce qui grise et ce qui triomphe. Quand on la quitte, on ne peut jurer que ce sera pour toujours, car elle est une force dont on garde le besoin, du moment où l'on en a mesuré l'étendue. Elle a beau vus avoir traîné sur une claie, elle a beau être stupide et mensongère souvent, elle n'en demeure pas moins un des outils les plus laborieux, les plus efficaces du siècle, et quiconque s'est mis courageusement à la besogne de ce temps, loin de lui garder rancune, retourne lui demander des armes, à chaque nécessité de bataille. »

 

 

1 Action-CRItique-MEDias [Acrimed]. Née du mouvement social de 1995, dans la foulée de l’Appel à la solidarité avec les grévistes, notre association, pour remplir les fonctions d’un observatoire des médias s’est constituée, depuis sa création en 1996, comme une association-carrefour. Elle réunit des journalistes et salariés des médias, des chercheurs et universitaires, des acteurs du mouvement social et des « usagers » des médias. Elle cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante.